[NOMADE DES MERS] La Havane : son internet low-tech, ses cultures urbaines, ses réseaux informels.

Carnet de bord, Article

Date de publication : 11 août 2021
Auteurs : Caroline Pultz et Corentin de Chatelperron
Localisation : La Havane, Cuba

Cuba traverse une grave crise économique, aggravée par la pandémie (on en parle ici). Voici le topo: les rayons des magasins alimentaires sont vides.

À peine arrivés à la marina Hemingway, un garde nous accueille le cigare à la main. Les pieds à terre, nous nous empressons de découvrir l’intrigante capitale de Cuba, dite la plus grande ville des Caraïbes! Soulagés, rien n’a changé depuis Buena Vista Social Club: les vieux modèles de voiture continuent de rouler, la musique cubaine ambiance chaque coin de rue et le rhum remplit les rayons des magasins.

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© Low-tech Lab

Des espaces de permaculture surprises en plein milieu des buildings

Sur notre chemin, nous découvrons des espaces de permaculture surprises en plein milieu des buildings! Les Organopónicos sont des lieux de production de fruits et légumes en ville sans pesticides et sans engrais chimiques. C’est une technique d’agriculture urbaine originaire de l’île: elle consiste à cultiver les légumes dans de bas murs de béton remplis de matière organique et de sol vivant, comportant des lignes de micro-irrigation posées à la surface des plantes cultivées.

Les Organoponicos cubains se sont développés petit à petit depuis la chute du mur de Berlin et de l’Union soviétique. En effet Cuba perd son principal acheteur de sucre de canne et son principal fournisseur de pétrole nécessaire à la production d’engrais chimiques et pesticides. Une grave crise économique s’ensuit et, par manque de nourriture, la population se lance spontanément dans l’agriculture urbaine. Ce mouvement a pu prendre de l’ampleur grâce à une politique étatique de distribution des terres et de coopérativisme.

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© Low-tech Lab

L’Internet low-tech

Dans un monde où le numérique semble augmenter son empreinte un peu plus chaque jour (elle aura triplé en 15 ans selon la GreenIT française), nous attendions avec impatience cette escale pour étudier ce qu’on appelle « l’Internet low-tech » ! Au Low-Tech Lab, nous sommes sensibles à l’impact numérique (d’ailleurs notre site web sur lequel vous lisez ce blog est low-tech (cf. article blog).

Avec ingéniosité, les cubains ont en effet développé plusieurs alternatives à Internet: des réseaux « underground » permettant à des citoyens de se réapproprier leur moyen de télécommunications, des réseaux de distribution « offline » de médias, ou encore la conception d’antennes pour augmenter la portée et la puissance du signal des antennes Wifi, fabriquées à partir de composants recyclés comme des anciennes clés USB, déodorants, conserve métallique, câbles en cuivre et tubes en plastique.

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Antenne SNET fabriquée à partir de composants recyclés © Nesto Siré

Réinventer l’Internet

Surfer sur internet est devenu une tâche quotidienne comme boire et manger. Tout comme chaque tomate qui arrive dans nos assiettes, il y a un impact écologique derrière chaque recherche google: chaque clic, chaque page de navigation, chaque vidéo téléchargent des tonnes d’informations stockées dans des datas centers installés partout dans le monde refroidis à leur tour par d’autres machines.

Ici nous découvrons un réseau local : les données sont sur les ordinateurs des utilisateurs et le réseau permet d’échanger localement les données entre eux.

Avec l’accompagnement de l’organisme du réseau internet hors ligne, on se connecte au réseau en installant une antenne que l’on peut fabriquer soi-même. En plus de pallier aux problèmes de connexion limitée, ce système est très économique: on paie une seule fois le matériel de l’antenne pour avoir ensuite accès au réseau gratuitement. Quelle résilience en cas d’évènements pandémiques ou climatiques!

Ce réseau intranet est inspiré de celui construit par une communauté de joueurs en ligne en raison de la précarité de l’équipement et de l’accès. À l’époque il était question de systèmes câblés, aujourd’hui c’est un maillage hybride avec des composants câblés et sans fil (wifi). Le plus grand d’entre eux, le SNET (réseau de rue) de La Havane apparu vers 2001, a évolué à partir de centaines de réseaux de quartiers locaux se connectant les uns aux autres. Il a longtemps été considéré comme le plus grand réseau communautaire au monde, entièrement isolé d’Internet, reliant des dizaines de milliers d’utilisateurs, comptant quelque 8000 ordinateurs rien qu’à la Havane.

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L'un des nœuds centraux du réseau SNET © Nesto Siré

SNET, appelé aujourd’hui JDC, est devenu un réseau maillé hors ligne qui opère au sein de l’île. Plusieurs réseaux à Cuba sont en train d’être connectés entre eux. Ils sont reliés via des NanoStations M2 et M5, générant des réseaux privés Wifi et LAN sillonnant la capitale de Cojímar à l’est de La Havane à la ville de Bauta dans la province voisine d’Artemisa à l’ouest. D’autres réseaux similaires, même s’ils ont une portée géographique plus réduite, ont également vu le jour dans des villes comme Matanzas, Santa Clara, Camagüey ou Holguín, plus loin à l’extrémité orientale de l’île.

“Paquets hebdomadaires”, pour tous

D’autres réseaux fournissent le « Paquet hebdomadaire » (Paquete Semanal), une collection d’un tera-byte de médias (musiques, programmes TV, films, jeux, etc.) rassemblés sur une clé usb et distribué une fois par semaine à travers le pays de main en main. C’est une alternative développée avec le silence complice de l’État cubain. Principalement basé sur la piraterie, un Paquete Semanal contient 15 000 à 18 000 fichiers, différents selon le distributeur et la semaine. Il est accessible chaque semaine dans tout le pays à un prix équivalent à deux dollars. Parce que son prix n’est pas vraiment bas, plusieurs personnes se réunissent généralement et contribuent à son achat.

Le Paquet Hebdomadaire prospère depuis plus de quatre décennies.

Son histoire débute dans les années 70, une dizaine d’années après le début de la Révolution cubaine et la nationalisation de tous les médias de masse. Un réseau de marchés clandestins basé sur la location de matériel de divertissement échappe aux réglementations de l’État et se développe sur toute l’île. Au départ, ce sont des livres qui circulent sous terre, puis des magazines, des cassettes vidéos, des CDs pour ensuite faire place aux DVDs,…
Nous avons testé le Paquete Semanal à bord du Nomade des Mers et bien que la question du droit d’auteur se pose, elle n’est toujours pas au centre du débat public, même si elle produit des frictions à Cuba: dans un pays qui souffre d’un blocus commercial et économique, la piraterie est devenue une alternative “acceptée” par l’État pour répondre au simple besoin d’accès aux informations. C’est le phénomène culturel populaire le plus important du contexte cubain contemporain, le résultat de décennies d’ingéniosité et d’organisation des réseaux informels.

Merci infiniment à Nestor Siré de nous avoir partagé ses travaux fabuleux sur le monde de l’internet low-tech. Plus d’informations : son site


L’internet humain: immersion à la Copincha

La pandémie, qui gagne du terrain chaque jour, rend notre mission difficile. Impossible de voyager dans le pays à la rencontre de tous les projets low-tech repérés. Mais nous finissons tout de même par frapper à la porte de Maurice, jeune cubain très actif dans le réseau de makers cubains. En 2018, il transforme son appartement en véritable atelier : La Copincha («Les co-faiseurs»). C’est l’unique makerspace de l’île.

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Prototype d’un système de communication © Low-tech Lab

Après avoir traversé la cuisine, nous découvrons un établi rempli d’outils. Chaque placard, chaque tabouret, est rempli de circuits électroniques, de moteurs, et toutes sortes de pièces de récupération bien triées prêtes à servir pour la fabrication de prototypes. La Copincha est un espace ouvert à tous pour fabriquer, bidouiller, réparer, réfléchir et rencontrer. Avant l’arrivée du covid, Maurice accueillait une vingtaine de personnes chaque jour ! Il nous montre quelques-uns des projets réalisés. Au fond de l’atelier, nous reconnaissons une machine de Precious Plastic, qui permet de recycler des déchets plastiques. Il y a aussi un système de communication ingénieux qui permet d’envoyer des données à des téléphones, des circuits électroniques Arduino « made in Cuba », un appareil photo qui se tourne automatiquement vers vous pour vous prendre en photo, une transformation astucieuse de bouchons de bouteilles pour former des jonctions de tuyaux d’irrigation… Nous découvrons que l’atelier est un espace de création autant pour répondre à des besoins techniques que des envies artistiques.

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Arduino fabriqué à cuba © Low-tech Lab

Maurice ne s’arrête pas à la simple mise à disposition de son lieu de vie. Il est convaincu que la mise en réseau permettra la naissance de bonnes innovations. Pour cela avec ses amis ils animent des café-rencontres où on discute de sujets divers comme la mobilité urbaine, ils invitent des porteurs de projets à présenter leur travail à la communauté et organisent des repair cafés. Chaque rencontre est pour lui l’occasion de créer des connexions d’où pourront naître de nouvelles idées et de nouveaux projets. Maurice voit les cubains comme les neurones d’un grand cerveau : en les connectant, une intelligence peut naître et résoudre de nombreux problèmes que traverse l’île !

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© Low-tech Lab

Le lendemain, c’est à nous d’accueillir Maurice à bord de notre Copincha flottante. Nous lui présentons notre travail et tous nos prototypes embarqués. Le courant passe bien, nous sommes passionnés par les mêmes sujets et, même si nous devons déjà repartir vers de prochaines escales, une nouvelle synapse est créée entre le réseau de makers cubains et le Low-tech Lab !

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Precious Plastic La Habana © Low-tech Lab

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